38
De retour avec l’infusion, elle s’assit en tailleur près de lui et lui remit une tasse. Il but une petite gorgée puis décida de se jeter à l’eau. « Puis-je vous demander quelque chose ?
— Bien entendu.
— Pourquoi avez-vous fait cela ?
— Quoi ? »
Il leva le doigt sur lequel il avait enfilé la bague. « Je parle de cet objet et de tout ce que vous avez dû effectuer pour l’obtenir. »
Elle paraissait décontenancée.
« Je vous l’ai déjà expliqué, il n’y a rien que je refuserais à un ami. J’ai précisé ce que l’amitié signifiait pour moi, il me semble ?
— C’est exact.
— Eh bien, en voici la preuve !
— N’y a-t-il pas d’autres raisons ?
— D’autres raisons à quoi ?
— À cet inestimable présent, à l’aide que vous m’accordez.
— D’autres raisons que celles que j’ai citées ?
— Oui, si elles existent. »
Elle réfléchit, les yeux baissés vers ses mains posées sur ses genoux.
« Eh bien, je pourrais en citer deux, mais elles sont secondaires !
— Exposez-les-moi malgré tout. »
Ashe la regarda, assise à ses pieds. Cette attitude traditionnellement réservée aux servantes dans les cours royales le mettait mal à l’aise.
« Je ne suis pas certaine de pouvoir véritablement l’expliquer, mais depuis que j’ai rencontré le seigneur Stephen et vu le mausolée qu’il vous a érigé dans son musée, je me suis dit que vous ne pouviez pas être mort et j’ai ressenti un inexplicable besoin de vous venir en aide.
— Mausolée ?
— Ce n’est peut-être pas le terme qui convient, mais le seigneur Stephen a aménagé dans le musée de son château un secteur où on trouve une plaque commémorative ainsi que divers objets vous ayant appartenu. Je lui ai demandé qui était ce Gwydion, et il m’a parlé de vous. Je n’ai pas pensé qu’il… je veux dire, que vous étiez peut-être vivant. C’était pour moi une certitude. Je ne pourrais en énumérer les raisons.
» Ainsi que vous le savez, j’ai depuis longtemps des rêves et des visions prémonitoires. Ce que je vois est parfois d’une extraordinaire précision. J’ai donc tendance à me fier à mon instinct, et il m’affirmait que vous viviez toujours. Je crains que vous retrouver et vous venir en aide ne soit devenu pour moi une véritable obsession. J’ignorais naturellement que vous étiez Gwydion, lors de notre première rencontre, mais j’en ai progressivement acquis la conviction et je me suis efforcée de vous aider.
— Je ne vous en remercierai jamais assez », dit-il en changeant d’expression.
Rhapsody se sentit rougir, sans trop savoir pourquoi. Les yeux de son interlocuteur étaient étranges. Leurs pupilles fendues verticales ne se remarquaient pas à une certaine distance, mais leur singularité était indéniable. Peut-être était-ce la raison de son étrangeté.
« Et quoi d’autre ? Vous avez parlé de deux raisons supplémentaires.
— Ça risque de vous gêner plus encore », éluda-t-elle en rougissant de plus belle.
Il constata que ses yeux étaient aussi verts et lumineux que la voûte d’une forêt.
L’espoir était pour Ashe insoutenable. « Et c’est ? »
Elle s’intéressa de nouveau à ses mains. « Si tout se passe comme je l’espère, vous deviendrez un jour le seigneur des Cymriens. Étant donné que je suis cymrienne, vous serez mon suzerain et je vous devrai obéissance. Autant commencer à vous assister sans attendre. »
Lorsqu’elle leva les yeux vers son visage, l’expression d’Ashe l’incita à reculer d’un pas. Elle lisait sur ses traits un mélange de répulsion et de profonde déception.
« J’en suis désolée, si j’ai ravivé de pénibles souvenirs », dit-elle en regrettant de s’être exprimée.
Il lui fallut un moment pour formuler une réponse. Garder une voix douce et posée n’était pas pour lui facile. Il redoutait plus que tout de l’effrayer en lui révélant l’intensité de ses sentiments.
« Rhapsody, je ne veux pas que vous deveniez une de mes sujettes. »
Elle le regarda avec surprise, visiblement blessée.
« Vraiment ?
— Oui. »
Elle inspira et baissa une fois de plus les yeux, comme si elle assimilait à retardement le sens de sa déclaration.
« Eh bien, soit ! Si tel est votre désir, je me tiendrai loin de vos terres. Rien ne m’empêche de rester ici, je suppose. Nous sommes dans le royaume d’Achmed et non en territoire cymrien. J’aurai également la possibilité d’aller m’installer en Tyrian. Oelendra a dit que j’y serais toujours la… »
Elle s’interrompit en le voyant ramper vers elle pour venir prendre son visage entre ses paumes et l’embrasser.
Ses lèvres étaient chaudes et insistantes, son baiser intense pour ne pas dire très intime. Sous le choc, elle écarquilla les yeux puis cilla. Elle s’était figée et, lorsqu’il la lâcha à contrecœur, elle le dévisagea bouche bée avant de remarquer son expression de désespoir et de baisser les yeux. Elle se leva et traversa la pièce, en réordonnant timidement sa chevelure.
« Vous savez, dit-elle enfin. Les moyens auxquels les gens ont recours pour m’imposer le silence m’étonneront toujours. Achmed m’a un jour menacée de me farcir de chair à saucisse et de me rôtir à la broche, avant de me donner en pâture à Grunthor, si…
— N’usez pas de faux-fuyants, Rhapsody. C’est indigne de vous.
— Je n’esquive rien du tout ! J’essaie seulement de déterminer lequel des deux a utilisé les mesures les plus drastiques. Ce que je n’ai pas précisé, c’est qu’il souhaitait m’infliger une longue marinade.
— Terrifiant. Sans doute ne plaisantait-il pas, lança Ashe », irrité par le tour que prenait leur conversation.
« Je sais qu’il le pensait vraiment. Ce que j’ignore, c’est si vous êtes sincère.
— Totalement.
— Pourquoi ? À quoi rime tout ceci ? »
Ashe s’intéressait à son visage et il constatait que de l’incrédulité se substituait à la surprise.
« Je présume que le dissimuler plus longtemps est au-dessus de mes forces, Rhapsody. Je ne supporte plus que vous vous adressiez à moi comme à votre seigneur, votre frère, un inconnu qui n’a aucun sentiment pour vous ou un simple ami. Je ne suis peut-être que cela pour vous, mais ce n’est pas ce que je souhaite.
— Que souhaitez-vous, alors ? »
Il soupira et leva les yeux sur le plafond, qu’il contempla un moment avant de la regarder de nouveau.
« Devenir votre amant. »
La confusion s’évapora et, à sa grande surprise, il la vit se détendre et sourire.
« Ah, je comprends mieux ! Vous avez si longtemps souffert le martyre qu’il est normal que de tels besoins remontent à la surface sitôt que vous reprenez du poil de la bête, comme…
— Ne soyez pas stupide ! » L’amertume qu’elle perçut dans sa voix l’incita à ne pas terminer sa phrase. « Vous nous insultez tous deux, en tenant de tels propos. Il ne s’agit pas d’un simple besoin physique. Je vous désire depuis toujours. Dieux, ne pouvez-vous pas saisir le fond de ma pensée ?
— Ça me paraît évident, répliqua-t-elle en sentant à son tour la colère croître en elle. Voyons quelles pourraient en être les causes. Eh bien… Vous commencez par refuser de me révéler vos désirs, vos pensées et même qui vous êtes. Puis, quand vous daignez m’apprendre ce que vous voulez de moi, vous parlez d’amitié, d’alliance et, oh oui, vous dites que je suis vierge ! Reprenez-moi si je me trompe… avez-vous utilisé d’autres termes qui m’auraient échappé ? Que je suis donc sotte de ne pas avoir immédiatement compris que vous souhaitiez faire de moi votre "maîtresse" !
» J’aurais dû le deviner lorsque vous m’avez prise pour une courtisane, et que vous avez eu la délicatesse de me le dire. Mais peut-être était-ce sous-entendu quand vous m’avez ordonné de garder mes distances en précisant que vous n’aviez pas confiance en moi, que je devais vous laisser tranquille ? Je me demande vraiment comment j’ai pu ne rien remarquer alors que nous avions chaque jour des rapports aussi chaleureux. Ce genre de doux propos me donne habituellement une irrésistible envie de m’allonger sur la première surface horizontale venue. »
Incapable de contenir plus longtemps sa fureur, elle se détourna et leva ses poings serrés à son front.
« Je n’arrive pas à le croire. Vous avez raison, Ashe, je suis la reine des idiotes. J’ai cru pendant tout ce temps que vous aviez appris à m’apprécier, ne fut-ce qu’un tout petit peu, pour celle que je suis et non en tant que nouvelle conquête. En votre compagnie, je me sentais à mon aise parce que je croyais que vous ne recherchiez pas ce que désirent tous les mâles mais parce que vous aviez confiance en moi. Ceci démontre une fois de plus mon aveuglement. J’aurais dû me douter que c’était trop demander à tout autre homme qu’Achmed ! »
Dans l’âtre, le feu rugissait comme elle. Les flammes bondissantes envahissaient le foyer et projetaient des lueurs coléreuses dans la pièce et sur les portraits décorant la tablette de la cheminée. Le regard des petits-enfants s’était fait accusateur.
Une fois le silence revenu, Ashe consacra un long moment à étudier les motifs entrelacés du tapis étendu sur le sol. Puis il se rapprocha pour se placer derrière elle et regarder les flammes danser et se contorsionner, comme ivres de fureur.
Il finit par soupirer, un son prolongé et pénible.
« Non, Rhapsody, vous n’avez pas été stupide. Je crois que ce rôle me revient. Je vous en prie, ne contestez pas la validité de ce que vous affirment vos sens. Vous avez eu raison de déclarer que j’ai appris à vous faire confiance. »
Rhapsody ne détachait pas les yeux des flammes. « En vérité, Ashe, il serait plus juste de convenir que je ne sais rien sur vous, absolument rien.
— Je vous en conjure, dites-moi que vous ne le pensez pas !
— Je suis désolée, mais ce serait mentir », fit-elle, comme à regret. « Et vous savez que j’ai l’obligation de ne dire que la vérité. »
Il la prit par les épaules, sans la brusquer, pour la regarder droit dans les yeux. « Comment pourriez-vous douter de la confiance que je vous accorde ? Me voyez-vous ? » Elle le confirma de la tête. « Eh bien, cela fait vingt ans que nul n’en a eu la possibilité ! Même mon propre père n’a pas revu mes traits depuis deux décennies. Mais je suis là, devant vous à visage découvert, sans arme et vulnérable alors que nous sommes sur votre territoire. Et ce n’est pas la première fois que je me montre à vous ainsi. Cela ne vous révèle donc rien ? »
Elle lui adressa un doux sourire pour atténuer le désespoir qu’elle lisait sur son visage. « Je suppose que si, mais je ne sais trop quoi.
— La signification de certaines choses apparemment très simples vous échappe, parce que vous ignorez ce qu’éprouve celui qui regrette chaque matin d’être toujours en vie… tout en sachant que l’option du suicide lui est refusée vu que s’ôter la vie n’y changerait rien. »
Il fit glisser ses mains le long de ses bras, pour les immobiliser avant de s’exprimer avec encore plus de gravité.
« Il y a quelque part une abomination qui me ressemble et qui est animée par une partie de mon âme, ce qui lui permet de commettre des actes inqualifiables. Elle fait subir des atrocités à des innocents que je ne puis protéger, car sa violence est totalement chaotique et imprévisible, même s’il est évident qu’elle exécute un plan cruel que même mon esprit tortueux ne peut analyser. C’est ma première pensée, chaque fois que quelque chose de mauvais se produit de par le monde. Cela me hante à chaque battement de cœur, à chaque inspiration.
» Comment une âme aussi pure et innocente que la vôtre comprendrait-elle de telles choses ? »
Rhapsody ne put s’empêcher de rire, mais elle recouvra son sérieux dès qu’elle vit son regard.
« Ne riez pas, Rhapsody. Vous êtes la pureté même, quoi que vous ayez pu connaître. Vous placez votre confiance en des gens qui n’en sont pas dignes, vous aimez des individus qui ne le méritent pas. Plus que tout le reste, vous cherchez quelque chose ou quelqu’un à qui accorder votre loyauté, parce que c’est dans votre nature. Quelles qu’aient été vos expériences, vos actes, rien n’a pu véritablement vous affecter. C’est comme si vous veniez de naître, vous êtes vierge tant dans votre corps que dans votre âme. »
Rhapsody rit encore. « Vous ne pouvez savoir à quel point tout ceci est amusant. Si c’est ce que vous cherchez, vous vous trompez d’adresse.
— Je ne cherche rien… et c’est ce qui constitue toute la différence. Je me suis caché deux décennies durant, Rhapsody. J’ai essayé de fuir le monde, avec un certain succès. Puis vous surgissez de nulle part et, où que j’aille, quels que soient mes efforts pour vous chasser de mon esprit et la distance que je tente de placer entre nous, vous êtes constamment là, dans les étoiles, les flots, mes rêves et l’air qui m’entoure. J’ai voulu vous exorciser, Rhapsody, mais c’était inutile. Vous m’obsédez toujours.
» Il est probable que ma paranoïa, mes rejets, tout ce que j’ai fait pour vous offenser et vous inciter à me haïr et me fuir, n’étaient pas qu’une façon de me libérer de l’emprise que vous aviez sur moi mais aussi des sortes d’expériences, des mises à l’épreuve qui m’auraient permis de déterminer qui vous étiez vraiment.
» Vous devez vous souvenir que ce démon met en œuvre sa malignité en se liant avec des innocents, pour agir ensuite par leur entremise. Pour ce que j’en savais, vous étiez peut-être le F’dor en personne. J’ignorais si vous ne me cherchiez pas dans le même but que ses innombrables serviteurs qui se sont manifestés depuis vingt ans pour tenter de détruire ce qui subsiste de mon âme ou, pire encore, pour l’utiliser de façon bien plus vile qu’elle ne l’a déjà été.
» Et qu’y aurait-il de plus efficace pour me prendre par surprise que placer un cœur innocent sur mon chemin, dans un paquet-cadeau d’une exquise beauté, épicé de pouvoirs d’un ancien monde disparu sous les flots bien avant que mon père soit seulement conçu ? Pourrait-on imaginer appât mieux choisi pour un dragon ? Ma méfiance a été décuplée quand j’ai pris conscience que vous étiez encore vierge… quelles étaient les probabilités pour cela ?
— Je concède qu’elles étaient négligeables, déclara-t-elle avec ironie. Mais ce n’est qu’un détail.
— Peu importe. Ne comprenez-vous pas où je veux en venir ? Vous êtes ce qui se fait de mieux dans tous les domaines importants à mes yeux d’homme et de dragon. C’est bien trop beau pour être vrai. Ma méfiance était naturelle. C’est à ma paranoïa que je dois d’être resté en vie ces vingt dernières années.
» Et voilà que vous m’offrez la fin de mes souffrances, que vous cherchez à m’assister, que vous me prenez en affection ! Qui aurait pu croire une chose pareille ? J’ai donc attendu que vous révéliez votre véritable nature, que vous vous retourniez contre moi. Une attente qui s’est prolongée, encore et encore, sans que rien se passe. Si la situation évoluait, vous vous rendriez de plus en plus vulnérable.
» Puis, progressivement, j’ai souhaité que tout ceci devienne réel. Mon cœur l’espérait depuis notre première rencontre, mais mon bon sens s’était empressé de doucher mon enthousiasme. Finalement, je n’ai pu le supporter plus longtemps. Et quand vous avez déclaré avoir décidé de m’accorder votre confiance et de vivre ou mourir en conséquence, je vous ai ouvert mon cœur en priant pour ne pas livrer le reste de mon âme au F’dor.
» En vérité, cela m’importe peu. Je serais venu à vous même sans votre appel. Je cherchais comment vous dire ces choses et je viens sans doute de tout gâcher, mais je ne veux plus de faux-fuyants… pas avec une femme qui ne mentirait pas, même si sa vie en dépendait. Comment pourrais-je me montrer digne de vous, autrement ? »
Frappée par l’ironie de ses propos, elle rit encore. « Désolée, Ashe. Je vous prie de me pardonner, mais c’est vraiment trop drôle.
— Pourquoi ? »
Elle prit ses mains dans les siennes. « Vous êtes notre futur souverain, l’héritier des lignées royales des trois exodes des Cymriens. Je ne suis pour ma part qu’une humble paysanne, de plus basse extraction que la plupart des gens, et vous dites espérer être digne de moi ? N’est-ce pas le comble de l’ironie ?
— Non, absolument pas. Vous me surprenez, Rhapsody. Vous êtes mieux placée que quiconque pour savoir que la valeur d’un homme ou d’une femme ne vient pas de son arbre généalogique.
— Pas sur un plan personnel, certes. Mais lorsqu’on parle d’amants… Eh bien, il est indéniable que les gens de votre condition ne frayent pas avec des roturiers dans mon genre, si ce n’est par obligation ou pure distraction, et je doute que cela puisse s’appliquer à nous. Nous avons réglé cette question il y a longtemps, sur la berge du Tar’afel. »
Ashe se tourna vers la cheminée, sans doute pour mettre de l’ordre dans son esprit. Il prit distraitement la représentation des jeunes Firbolgs qu’il étudia attentivement.
« Je découvre à présent les bases de ce malentendu, dit-il en semblant s’adresser au dessin bien plus qu’à Rhapsody. Vous n’avez pas saisi le fond de ma pensée, quand j’ai déclaré que je voulais devenir votre amant. »
Elle rit encore, à son corps défendant. « Je crois avoir compris bien mieux que vos sens de dragon ne vous le laissent entendre. Il y a une foule de choses que vous ignorez sur mon compte, Ashe.
— Et un fait très important que vous ignorez sur le mien.
— Un seul ?
— Un seul qui importe vraiment.
— Et ce serait ? »
Il leva ses yeux bleus cristallins pour les river sur les siens.
« Je vous aime. »
Elle soupira.
« Non, gronda-t-il de façon légèrement menaçante. Ne traitez pas mes propos à la légère. Je sais à quoi vous pensez.
— Tiens donc ?
— À vous de juger. Vous estimez que je prononce des mots au demeurant sacrés comme de nombreux insensés l’ont fait avant moi, soit parce que votre beauté m’incite à le croire soit parce que je désire partager votre couche.
— À vrai dire…
— Ne vous avisez pas de me mettre dans le même sac que tous ces sots qui vous ont déclaré leur flamme en bavant d’admiration sitôt après avoir été bouleversés par votre charmant minois. Je n’entre pas dans cette catégorie. Je suis tombé amoureux de vous avant même de vous voir, j’ai perçu votre magie à des lieues à la ronde. Qu’étais-je venu faire à Bethe Corbair, d’après vous ?
— Des achats ?
— Non, ma chère.
— Au risque de paraître obtuse, j’avoue que je n’en ai pas la moindre idée.
— Je vous cherchais, Rhapsody. J’avais entamé la quête de ce que mon cœur avait perçu alors que je me trouvais encore dans la plaine de Krevensfield, à deux lieues de distance. Et, sitôt après vous avoir vue, j’ai pu constater que vous ne me prêtiez aucune attention. Avez-vous imaginé que je m’étais rendu en Ylorc pour avoir l’ineffable joie de me faire constamment insulter par Achmed ?
— Il faut reconnaître que c’est un plaisir rare. En outre, la vue sur les Dents est magnifique au printemps. » L’éclat amusé des yeux de Rhapsody eut sur lui un effet apaisant.
« Je ne le conteste pas. » Il se la remémorait courant dans les prairies d’altitude, dansant avec le vent sur la lande. « Eh bien, ai-je eu raison ? » Espérant obtenir une confirmation de son changement d’humeur, il lui adressa un sourire et fut transporté de joie lorsqu’elle le lui retourna.
« À quel sujet ?
— Ce que vous avez pensé.
— Pas vraiment. » Elle gloussa et prit la représentation de ses petits-enfants pour la contempler à son tour. « Mais je vous remercie d’avoir essayé.
— Qu’est-ce qui vous est venu à l’esprit, en ce cas ?
— Eh bien, une des conversations que nous avons eues en cours de route ! »
Elle tourna le dos à l’âtre pour laisser les flammes réchauffer ses épaules, et Ashe, s’accoudant à la tablette de la cheminée, remarqua distraitement qu’elle était cirée et exempte de tout grain de poussière.
« Vraiment ? Laquelle ?
— Vous rappelez-vous quand je vous ai dit que – en fonction de mon expérience – forestiers et autres vagabonds cherchaient des choses différentes chez les femmes ?
— Oui, répondit-il alors que ce souvenir apportait de la chaleur à son visage. Vous avez dit que la plupart des hommes étaient en quête d’évasion alors que ceux qui n’ont pas d’attaches ressentent un besoin désespéré de contacts humains.
— Oui, c’est bien ça.
— Pourquoi vous l’êtes-vous remémoré ?
— Parce que je ne puis m’empêcher de m’étonner que vous souhaitiez avoir des relations de ce genre avec quelqu’un qui ne peut représenter pour vous qu’une simple distraction, surtout quand les risques sont si grands.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. »
Elle pivota pour le dévisager.
« Vraiment ? Dois-je vous remettre en mémoire quelques faits que vous paraissez avoir oubliés ? J’ai déjà rappelé que nous venons de milieux sociaux si différents qu’il serait difficile d’imaginer deux personnes plus dissemblables. Il en découle que l’intérêt que vous me portez disparaîtra le jour où vous vous trouverez une compagne digne de partager votre existence, une femme de sang royal ou appartenant au moins à la noblesse, puisqu’il lui faudra assumer le rôle de dame des Cymriens.
— Votre interprétation des règles de succession laisse à désirer, Rhapsody.
— Me diriez-vous que vous n’êtes pas un prétendant au titre de seigneur des Cymriens ?
— La question n’est pas là…
— N’est-il pas normal qu’un seigneur se choisisse une épouse digne de son rang ?
— Si, mais…
— Tout se résume à cela, Ashe ! Nous avons une année devant nous pour localiser le F’dor, l’occire et unifier votre peuple. Je ne sais trop pendant combien de temps il sera ensuite considéré convenable que vous restiez célibataire, mais je puis vous assurer – et je crois l’avoir déjà mentionné – que je me suis fait un point d’honneur à ne jamais sortir avec des hommes mariés, jamais, sans exception. Tout ce que nous pourrions par conséquent bâtir ensemble serait éphémère, et, compte tenu de ce que vous m’avez dit sur la longévité, je doute qu’y consacrer du temps se justifie. »
Ashe éloigna son coude de la cheminée et croisa les bras. La logique de Rhapsody était imparable, et contester ses arguments n’eût servi à rien. « Vous considérez donc que l’amour n’a de la valeur que s’il est durable ? »
Elle leva sur lui des yeux que voilaient des souvenirs. Elle se remémora sa conversation avec Oelendra au sujet de son époux. Pendant notre brève vie commune, nous nous sommes aimés bien plus que nous n’aurions pu le faire tout au long d’une vie normale.
« Non », rétorqua-t-elle à voix basse, par respect pour cette pensée. « Je ne dirais jamais une chose pareille.
— Quoi, alors ? Comment dois-je m’y prendre pour vous convaincre de m’accorder une chance ?
— Une chance de quoi ? »
Il faillit la saisir par les épaules et la rudoyer. « De laisser s’exprimer les sentiments que je vous porte, Rhapsody. Avoir la possibilité de vous chérir et de passer du temps en votre compagnie, d’être aussi sincère envers vous que vous l’avez été envers moi, de vous confier mon cœur, même si, même si…
— Même si quoi ? » Sa voix contenait une douceur qu’il retrouva dans ses yeux lorsqu’il redressa la tête.
« Même si vous n’en voulez pas. » Les tourments qu’elle percevait dans son expression et dans sa façon de s’exprimer l’émurent, ce qui l’affecta d’une façon qui n’était pas véritablement nouvelle pour elle. Elle se plongea dans la contemplation du sol, redoutant de se mettre à pleurer si elle s’intéressait plus longtemps à ses yeux. Ils restèrent ainsi un long moment. Ashe observait Rhapsody qui regardait les ombres du feu danser sur le tapis. Elle finit par se redresser.
« Vous souhaitez donc que nous devenions amants, tout en ayant conscience du caractère éphémère d’une telle relation ?
— Oui. Je vous serai infiniment reconnaissant de chaque instant que je pourrai passer auprès de vous, quel que soit le moment et quelle qu’en soit la durée. Je sais que ce qui en résultera justifiera amplement tout ce que cela m’aura coûté.
— Vous en contenterez-vous ?
— Faute d’avoir le choix. Lorsqu’on désire à ce point quelque chose, le peu que l’on obtient suffit à nous combler. »
Elle hocha la tête, comme si elle venait de recouvrer une pensée perdue.
« Et quelle partie de vous-même excluez-vous de cet accord limité dans le temps ?
— Je ne me crois pas capable de me donner à vous autrement que totalement, Rhapsody… D’ailleurs, je ne le souhaite pas. Nous avons tendance à éviter de parler du Passé, car c’est pénible, mais je le ferai si vous le désirez. » Elle secoua la tête. « Il existe des choses que nous savons et que nous ne pouvons partager, parce que ce sont des secrets qui se rapportent à d’autres personnes. Mais je ne vous dissimulerai rien qui ne concerne que moi. »
Il sentit son cœur s’emballer en voyant son expression se modifier, et il s’empressa d’ajouter : « J’ai conscience que la perspective d’être aimée par un dragon a de quoi effrayer une femme, surtout si elle ignore tout de la bête en question… Il est indéniable que les dragons ont tendance à être possessifs. Mais comme c’est l’élément humain de mon être qui vous aime le plus, ce travers ne pourra altérer votre bonheur le jour où vous voudrez reprendre votre liberté. »
Rhapsody secoua la tête, sidérée par ses propos.
« Je vous trouve hors sujet, dit-elle en riant. Ce n’est pas moi qui suis de sang royal. »
Il sourit. « Vous acceptez d’y réfléchir ? »
Rhapsody lui remit le dessin et se tourna une fois de plus vers la cheminée. Elle resta longuement silencieuse, perdue dans ses pensées. Accoutumé à ses silences, Ashe se contenta d’attendre. Il savait que son esprit parcourait des milliers de lieues à chaque seconde, et que le suivre l’emporterait très loin de là. Il venait de décider de reporter cet entretien à plus tard lorsqu’elle s’exprima finalement, en semblant s’adresser aux flammes.
« Croyez-vous au concept des âmes sœurs ? Vous savez, deux individus qui se partageraient pour moitié la même âme ?
— Oui.
— Et vous n’avez jamais rencontré la vôtre ? »
Ashe garda à son tour le silence pendant un court instant. « Si… »
Rhapsody redressa la tête. Pour la première fois depuis un long moment leurs yeux se rivèrent et devinrent plus limpides.
« Vraiment ? Si je puis me permettre cette question, qu’est-elle devenue ?
— Elle est morte. »
Le chagrin le fit grimacer et Rhapsody rougit de gêne et de tristesse pour les tourments qu’elle venait de lui infliger.
« Je suis désolée, Ashe.
— Ce n’est pas tout… Elle a quitté ce monde en étant persuadée que je l’avais trahie, parce que j’avais dû l’abandonner sans lui faire mes adieux. »
Rhapsody se détourna. Pour la deuxième fois, cet après-midi-là, elle aurait voulu l’étreindre et le réconforter. Mais elle n’avait pas oublié ce qui s’était passé sur la route forestière conduisant à Tyrian, et les souffrances qui en avaient découlé. Elle prit la décision de ne pas répéter cette erreur, avant d’admettre la vérité : elle redoutait ce qui risquait de se produire dans son propre cœur, si elle cédait à cette pulsion.
Ashe leva les yeux et la vit esquiver son regard. « Et vous, Rhapsody ? Croyez-vous aux âmes sœurs ?
— Non. Enfin, si… Je présume que cela peut exister, pour certaines personnes, mais je ne crois pas en avoir une.
— Non ? Pourquoi ? »
Elle soupira. Elle eût aimé faire dériver la conversation sur un autre sujet, mais c’était impossible.
« Disons que j’ai cru avoir trouvé la mienne, il y a très longtemps, et que je me trompais lourdement !
— Que s’est-il passé ?
— Oh, rien que de plus banal ! Je suis tombée amoureuse sans que ce soit réciproque. Tel est mon destin ! »
Le voir rire et secouer la tête eut le don de l’irriter.
« Quoi ? Est-ce donc si difficile à croire ?
— Oui, en effet. »
Elle en resta bouche bée. « Pourquoi ? »
Il remit la représentation des jeunes Firbolgs sur la tablette de la cheminée puis gagna le canapé installé en face de l’âtre. Il s’assit sur un des accotoirs, les bras croisés, pour l’étudier, admirer les lueurs du feu qui caressaient ses traits en réagissant à ses humeurs. Les bûches se consumaient sans bruit, avec seulement quelques crépitements et sifflements occasionnels.
« Au cas où ce détail vous aurait échappé, Rhapsody, tous les hommes tombent follement amoureux de vous au premier regard. Même lorsque vous vous promenez emmitouflée dans un lourd manteau dont le capuchon dissimule vos traits, les chars à bœuf se percutent, les messieurs entrent en collision avec les murs et les dames restent figées sur place, bouche bée. Le simple son de votre voix incite des maris vertueux et heureux en ménage depuis une trentaine d’années à regretter amèrement de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. Quant à votre sourire… Votre sourire réchauffe les cœurs les plus insensibles, même ceux des malheureux qui ont erré seuls et blessés pendant de nombreuses années.
» Mais je peux admettre que quelqu’un ne tombe pas amoureux de vous pour ces raisons, car elles sont purement physiques. Aussi fascinante que soit votre silhouette, ce n’est qu’une ombre de l’âme qui l’anime. Que quelqu’un puisse connaître celle que vous êtes et ne pas vous donner son cœur me dépasse. Les dieux sont témoins que j’ai immédiatement perdu le mien. Que vous le croyiez ou non, Rhapsody, je vous aime et ce n’est pas uniquement pour votre beauté, mais pour la multitude de petites choses contradictoires qui vous composent.
— Que voulez-vous dire par là ? Quelles contradictions ?
— Chaque facette de votre être est en opposition avec les autres, et j’adore chacune d’elles. J’aime que vous soyez une Chanteuse, alors que vous interprétez la plupart de vos chants dans un langage que nul ne peut comprendre. J’aime que vous soyez l’Iliachenva’ar, bien que vous ayez horreur d’utiliser votre épée à cause des souffrances qu’elle inflige ou des embrouillaminis qu’elle provoque. Je suis ravi que vous soyez toujours vierge, quand vous semblez connaître tous les charmes et sortilèges des prostituées. »
Rhapsody rougit et il dut détourner rapidement la tête pour ne pas rire de l’expression choquée de son interlocutrice.
« Souhaitez-vous entendre la suite de ces litanies ? D’accord, les voici, les bonnes comme les mauvaises. J’aime vous voir préparer une infusion, même si c’est probablement le breuvage le plus infect qu’il m’ait été donné de boire. J’aime que vous soyez encore capable de pleurer en chantant des chansons tristes que vous avez pourtant dû interpréter un millier de fois. J’aime que vous ayez pour meilleurs amis un géant à moitié bolg et l’être le plus insupportable qui soit… Des individus qui se conduisent on ne peut plus grossièrement envers vous, mais que vous aimez comme des frères. J’aime le parallèle que vous établissez entre la nourriture et un instrument de musique…
— Vous avez déclaré que c’était pour manipuler les gens…, intervint-elle.
— Ne m’interrompez pas. J’aime que vous ayez un meilleur croisé du droit que le mien, et que – tout en étant deux fois moins corpulente – vous n’hésitiez pas à vous en servir contre moi. J’aime que vous chantiez la ballade de Jakar’sid en vous trompant chaque fois de paroles au refrain. J’aime votre façon de veiller sur Jo, comme si c’était toujours une petite fille alors qu’il saute aux yeux qu’elle a perdu son innocence voici bien des années. Et j’aime plus que tout que vous me parliez avec franchise, même si c’est pour me dire des choses que je ne tiens pas à entendre.
» J’aime que vous ne puissiez concevoir que des gens soient jaloux parce que ce concept vous est étranger, que vous vous dites que toutes les femmes font le même effet que vous sur les hommes… parce que vous n’êtes pas consciente de votre beauté. J’aime que la beauté en question – une chose que convoitent toutes les autres femmes et à laquelle elles attachent tant de prix –, soit la plaie de votre existence.
» J’aime que vous ayez survécu au cataclysme qui a détruit votre monde et que vous ayez su vivre parmi des monstres sans perdre la capacité d’attribuer des intentions honorables aux gens. J’aime que vous ayez l’esprit d’une érudite, la volonté d’une guerrière et le cœur d’une enfant qui désire être aimée malgré tout ce qu’elle est. J’aime toutes ces choses – je vous aime, et je ne puis concevoir que quelqu’un puisse vous connaître, vous connaître vraiment, sans également vous aimer –, non seulement pour ce que vous semblez être mais pour ce que vous êtes véritablement. J’ignore qui est l’élu de votre cœur, mais je sais qu’il s’agit d’un fieffé imbécile.
» Peut-être est-ce la réponse à cette question. Il est possible que je sois le seul à vous comprendre, Rhapsody. Je vous connais, je vous connais vraiment. Je sais ce que signifie perdre ceux qu’on aime, devoir les laisser derrière soi en sachant qu’ils ne sauront jamais ce que vous êtes devenu. Je connais le chagrin qui en découle, même si je ne l’ai sans doute pas éprouvé aussi intensément que vous. »
Rhapsody, dont le visage avait rosi à chaque nouvelle parole, blêmit et pivota vers le feu pour lui tourner le dos en gardant les épaules bien droites. Le dragon qui vivait en Ashe sentait des larmes lui monter aux yeux, mais la digue érigée à l’intérieur de son être avait déjà cédé et il ne put retenir certains mots. « Le plus pénible, c’est d’avoir conscience qu’il sera impossible de combler les trous ainsi laissés dans son existence par de nouveaux amis ou de nouveaux amours, de peur de révéler son véritable visage. Pour moi, c’est cela, le pire des tourments.
» Vous êtes une femme qui souhaite être considérée à sa juste valeur mais que sa beauté oblige à se dissimuler, dans l’incapacité de se montrer par crainte des conséquences. Reste à savoir si l’amour ainsi exprimé est sincère et non motivé par autre chose… que ce soit une innocente fascination pour vos appas physiques ou des desseins aussi sinistres que la volonté de posséder ou de détruire votre âme.
» Cette peur m’est familière. Je sais peut-être mieux que quiconque ce qu’on ressent lorsqu’on vit derrière un masque, que l’on doit rester dans l’ombre pendant que le cœur hurle un irrépressible besoin de reconnaissance. Une telle solitude est insoutenable, en des façons que nul ne pourrait concevoir. On voudrait tourner le dos à toutes ces choses et aller vivre dans une modeste cabane, mais c’est naturellement impossible. Notre destin nous en empêche et je sais également ce que cela inspire, Rhapsody. Ce besoin m’est familier et je donnerais ma vie pour vous épargner de tels tourments. »
Sa voix se brisa et il n’ajouta rien.
Le feu s’était réduit à des braises mourantes, mais quelques flammes tenaces redressèrent la tête en atteignant des vestiges de bûches dégagées par l’effondrement de celles réduites en cendres. Rhapsody le dévisagea une fois de plus.
Ses sens de dragon avaient informé Ashe qu’elle pleurait, mais la voir en larmes le désarma. Elle n’avait jamais été plus belle et son cœur, redevenu entier et soulagé de sa torture, fut comme transpercé par cette vision.
Elle sourit entre ses larmes et vint se tenir devant lui, pour effleurer précautionneusement ses cheveux cuivrés du bout des doigts, écarter tendrement les mèches de son front avec une expression d’émerveillement et de découverte. Comme dans la forêt, lorsqu’elle l’avait vu pour la première fois sous son jour véritable, ce fut avec des yeux brillants qu’elle étudia ses traits. Puis elle se pencha pour laisser reposer son front contre le sien.
« Et vous seriez venu jusqu’ici dans l’espoir de me guérir ?
— Pas vraiment. J’ai répondu à votre convocation. Je souhaitais vous dire tout ce que je ressens. » Son visage s’empourprait sous la clarté des flammes. « Si vous réclamez la vérité, si vous voulez connaître mes désirs les plus fous, je comptais vous demander de faire l’amour avec moi. »
Elle sourit encore. « C’est chose faite. »
Elle l’embrassa doucement puis recula et rouvrit les yeux. Ce qu’elle lut sur ses traits la bouleversa. Il tendit les mains vers elle, et elle se précipita dans ses bras.
Ashe perdait tout contrôle sur ses sens. La chaleur et la douceur de sa bouche l’enivraient, la joie l’étourdissait. Il l’attira contre lui, pressa son corps si frêle contre le sien, et ce qui se consumait dans ses doigts depuis qu’il avait autorisé le dragon tapi au fond de son être à la percevoir à sa manière fut dissipé par ses caresses. Avoir recouvré son intégrité et s’être dépouillé de tous les faux-semblants était encore plus enivrant que le reste. Il savait qu’elle connaissait ses sentiments et y réagissait sans crainte. Il s’abandonnait à l’extase de la serrer contre lui quand le dragon se manifesta et s’avança vers celle qu’il tenait dans ses bras.
Je veux toucher.
Mais Rhapsody eut un mouvement de recul à l’instant où sa conscience l’enveloppait. Elle se dégagea de sa prise et se détourna, les mains levées devant son visage. Ashe percevait avec des sens aiguisés tous ses muscles qui se mettaient à trembler, les larmes chaudes qui tombaient sur ses mains, la tension qui nouait ses épaules et son cœur qui s’emballait. Elle se désagrégeait sous ses yeux.
« Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas… Oh, je regrette ! Je regrette. Je ne peux pas. Je ne peux faire cela. Ce n’est pas bien, ce n’est pas juste. Je ne peux pas.
— Juste pour qui ? » s’enquit-il.
Ashe sentait la trame de l’univers entrer en résonance à l’intérieur de son être. La puissance que le dragon détenait sur les forces de la nature croissait. Aucun signe visible ne révélait son combat intérieur, mais Ashe se dressait au bord de l’abîme pour affronter sa propre nature et le désir que se partageaient les deux facettes de son être. Il restait aussi immobile qu’il en avait la possibilité, en priant pour que Rhapsody ne le regarde pas tant que le dragon serait l’élément dominant de son être, car le sortilège utilisé pour la charmer lui sauterait aux yeux. Et si tous ses sens étaient soumis aux désirs du reptile, ce fut en fin de compte l’homme qui remporta l’affrontement. Sa facette humaine la désirait bien plus que n’aurait pu le faire la bête et elle avait conscience que l’amour devait être librement accordé et non pris. La créature fantastique dut finalement se plier aux volontés d’Ashe qui recouvra son indépendance.
« Pour vous, répondit-elle d’une voix brouillée par les larmes. Vous méritez une femme bien meilleure que moi, quelqu’un qui pourra vous retourner votre amour. Quelqu’un qui a un cœur à vous donner. Je regrette. Je regrette tant. »
Ashe se leva et vint se tenir derrière elle.
« Tournez-vous, je vous en prie… »
Elle avait interrompu son mouvement de repli. Elle obéit lentement et le regarda entre des mèches lustrées qui avaient proclamé leur indépendance. Ses yeux étaient sombres, son menton frémissait. Il immobilisa sa main.
« Puis-je vous toucher ? »
Rhapsody se détendit. Il n’avait pas oublié sa promesse. Elle hocha imperceptiblement la tête.
Ce fut timidement qu’il caressa sa joue, suivit la trace laissée par une larme. Elle ferma les paupières et inclina légèrement le cou, comme les doigts d’Ashe descendaient le long du col de son sarrau, avant de se nicher entre ses seins. Ils s’attardèrent sur sa poitrine, sur les battements de son cœur.
Rhapsody prit une inspiration soudaine et hachée, toujours tremblante. Elle désirait cela, une partie de son être souhaitait une telle union et, dans les profondeurs de son corps l’élément lié au feu fut attisé par ce contact et alla se répandre dans les secteurs déserts de l’âme d’Ashe, là où les flammes avaient été étouffées. Elle rouvrit lentement les paupières, pour le dévisager.
Ils restèrent ainsi un moment, sans oser se mouvoir ni même respirer. Ashe sentait le cœur de Rhapsody s’emballer sous sa paume et il était témoin de son expression sidérée pendant qu’un essaim d’émotions conflictuelles bourdonnait en son for intérieur.
« J’ai pourtant la nette impression que vous avez un cœur », rétorqua-t-il finalement.
Il l’observa en retenant sa respiration, tremblant et vulnérable, mais pas sans défense pour autant. Ashe, Gwydion, l’homme, le dragon… tous la désiraient. Non pour la vaincre ou la posséder mais pour la chérir. Il la voulait et il attendait craintivement sa réponse. « Vous avez un cœur, Rhapsody. Pourquoi n’écoutez-vous pas ce qu’il vous dit ?
— Il ment, murmura-t-elle.
— Puisque vous ne mentez jamais, rien en vous n’en serait capable.
— En ce cas, il manque de discernement. Je l’ai cru, autrefois, et je n’aurais pu me fourvoyer de façon plus catastrophique.
— Accordez-lui une autre chance. Je vous croyais plus hardie que cela. »
Il dut s’incliner pour entendre sa répondre. « Il est fragile. Une autre déconvenue lui serait fatale. »
Ashe éloigna sa main puis caressa de nouveau son visage. « Vous vous êtes attribué la charge de gardienne de mon cœur, Rhapsody. Pourquoi ne me laissez-vous pas veiller sur le vôtre ? Je promets de le protéger contre tout ce qui le menace. »
Le conflit qui se déroulait autour d’elle et en elle lui donnait des vertiges. Elle batailla pour se raccrocher à ce qu’elle pensait être la réalité alors que ses yeux cherchaient ceux de l’homme pour y puiser du réconfort. Ils lui semblaient à la fois plus bestiaux et humains que jamais, et la profondeur des sentiments qu’ils contenaient la sidérait. Comment ai-je pu me tromper à ce point sur son compte ? se demanda-t-elle, en se souvenant des chamailleries enfantines qui avaient émaillé leurs voyages, la distance maintenue entre eux lorsqu’elle avait tenté d’en apprendre un peu plus sur son compte, leur décontraction platonique. Je ne savais absolument rien sur lui !
Il était pour elle un condensé de contradictions comme elle était pour lui une femme belle et étrange ; à la fois chasseur et proie, dragon et simple mortel, Lirin et homme, il la repoussait en désirant ardemment qu’elle se rapproche. Elle savait des choses sur lui avant qu’ils ne se rencontrent ; elle avait par exemple toujours su qu’il était vivant quand tous le croyaient mort. Pourquoi ?
Elle retournait ces questions dans son esprit et sentait quelque chose s’éveiller dans les profondeurs de son être, comme les bruissements d’un torrent qui coulait depuis toujours dans le lointain sans qu’elle lui eût prêté attention. Puis cela se manifesta avec plus de puissance qu’il n’aurait dû y en avoir dans la totalité du monde. Elle se noyait dans la nostalgie, la souffrance et autre chose, une chose différente et merveilleuse depuis longtemps oubliée. Elle s’égarait dans une crue d’émotions trop rapides pour que sa pensée puisse les suivre, et le lyrisme de ses capacités de Chanteuse et de Baptistrelle l’abandonna. Elle ne disposait plus que du savoir logé au fond son cœur, les suppliques dénuées de poésie d’une femme vulnérable.
« Je vous demande d’être ce que vous semblez être. Je vous en supplie, ne me faites aucun mal.
— Je suis ce que je suis et vous n’avez rien à redouter de moi. »
Puis elle se retrouva dans ses bras, et leurs larmes se mêlèrent. Elle s’agrippa à lui comme si leurs vies en dépendaient.
L’élément qui se consumait en elle affecta les profondeurs obscures d’Ashe, des secteurs de son corps qui n’avaient reçu aucune chaleur depuis la nuit où une partie de son âme lui avait été arrachée, et cela finit par atteindre son cœur blessé. Les flammes se répandirent dans les recoins abandonnés qui se cicatrisèrent, au moins à titre provisoire.
Puis Rhapsody colla ses lèvres aux siennes, pour un baiser librement consenti, et pendant que leur étreinte les emportait dans des ténèbres enivrantes le dragon ressortit de son antre pour découvrir pleinement la merveille qu’était cette femme.
Je veux toucher.
Oui.
Sa conscience entra en expansion et il le sut, quand les larmes de Rhapsody s’interrompirent et que sa respiration devint plus régulière, quand elle abaissa finalement ses défenses. Il fit glisser ses mains sur son corps et le dragon le perçut, là où ce contact lui procurait du plaisir. Les moindres détails furent magnifiés, et Ashe se délecta de ces bribes d’informations. Il s’y abandonna.
Un ruisselet de sueur suivait le dos de Rhapsody et ses muscles se déplacèrent comme elle changeait de position entre ses bras. Retenu par son étreinte, le tissu de son sarrau se tendit et quelques points cédèrent, l’un après l’autre, le long d’une couture. Il y avait entre les lattes du plancher de la pièce voisine un jour que leur poids élargit imperceptiblement.
Les yeux de Rhapsody passèrent de vert sombre à vert émeraude. Elle prit une grande inspiration et des flammes bondirent et crépitèrent dans l’âtre, projetant des braises vers le haut du conduit de cheminée dans lequel elles se nichèrent pour achever de se consumer.
Courants et maelstroms de puissance se déversaient en ce lieu et les encerclaient, et tout le savoir qu’ils charriaient – musique, feu, temps et sagesse des dragons – était aspiré par leur passion et emporté comme une tornade d’essences diverses, avant de s’écouler de plus en plus vite et de tourbillonner dans l’air, sur les terres et sur l’eau qui entraient en résonance. La grotte fut animée par cette puissance, bien plus qu’elle ne l’avait été depuis de nombreux siècles, depuis que l’affrontement avait débuté en ce lieu.
Un poisson sauta hors des flots et le clapotis fut réverbéré dans la caverne, renvoyé par les parois de roche pour aller se noyer dans les sons de la cascade, l’eau qui descendait alimenter le bassin en diffusant une douce musique ainsi qu’une brume réfractant le clair de lune en un arc-en-ciel à peine visible. Il en résultait d’innombrables vibrations qui dissimulaient ce refuge aux yeux scrutateurs qui les cherchaient tous deux. Ainsi brassée, l’eau se soulevait en vaguelettes qui venaient échouer sur la rive de la petite île occupée par des jardins et la maison, dont la cheminée rejetait la fumée du feu attisé par la passion croissante de Rhapsody.
Sa chaleur corporelle se communiquait à Ashe et à tout ce qu’il y avait au-delà. Sa voix douce restait musicale même pendant les inspirations prises entre deux baisers, alors que son dos portait toujours les cicatrices de son combat contre le Rakshas. Son sang circulait de plus en plus vite, au rythme des pulsations de son cœur et des déplacements des mains d’Ashe sur son corps. Rhapsody, la femme dont l’homme-dragon était tombé amoureux sitôt après avoir perçu son existence.
Il dénoua le ruban qui retenait ses cheveux et, les yeux clos, elle sentit chaque mèche descendre sur ses épaules puis jusqu’à sa taille. Il recula, en tenant son visage entre ses mains, pour la contempler. La lumière miroitait dans ses yeux alors qu’elle le dévisageait, le feu animait sa chevelure.
Elle inhala à pleins poumons, retint sa respiration. Elle gardait la bouche entrouverte mais ne disait mot.
Il l’embrassa encore et ses mains se dirigèrent instinctivement vers les zones les plus sensibles à ses caresses. Elle l’imita et ses paumes glissèrent avec douceur sur ses épaules pour aller s’immobiliser sur les muscles de sa poitrine, qui lui parurent brûlants. Puis ses doigts passèrent sous sa chemise et effleurèrent sa peau, et la cicatrice qui lui avait pendant si longtemps infligé d’atroces tourments.
Ashe caressa son visage, la cascade d’une chevelure encore plus soyeuse qu’il ne l’avait imaginé. Ses frissons rendaient l’éveil de ses sens insoutenable. Puis il s’aventura sous son sarrau, sous la camisole en dentelle, et ses doigts frôlèrent ses seins, s’étalèrent sur leur douce fermeté. Il la sentit frémir et ses lèvres atteignirent le creux de sa gorge, pour goûter ses cheveux et sa peau. Rhapsody joua à son tour avec les mèches cuivrées de l’homme, sidérée de constater qu’elles étaient si douces malgré leur aspect métallique. Elle enroula des boucles brillantes autour de ses doigts, pour les tenir fermement pendant que la bouche d’Ashe s’abaissait le long de son cou.
Il la prit par la taille et caressa le creux de ses reins en défaisant les attaches de sa jupe. Quand le dernier lien céda, il la souleva pour la libérer du vêtement qui se recroquevilla à ses pieds. Elle baissa la tête pour lui sourire tout en dénouant les lacets de sa chemise en drap, et il attendit qu’elle eût terminé pour lui donner d’autres baisers.
Ils exécutaient un ballet silencieux, se dépouillant à tour de rôle d’un vêtement. La vision de la poitrine nue d’Ashe fit une fois de plus larmoyer Rhapsody ; la chair noircie et la cicatrice noueuse avaient disparu, remplacées par une peau rosâtre d’apparition récente en tout point semblable à celle qu’elle avait sur la jambe. Elle se détourna, terrassée par l’émotion, et il la prit dans ses bras pour la serrer contre lui et célébrer avec elle la fin de ses souffrances.
Elle leva la main derrière son cou pour défaire le fermoir de son médaillon, qu’elle garda un moment dans sa paume avant de le lâcher sur la table la plus proche du canapé. Les lèvres d’Ashe effleurèrent sa nuque, puis il la fit pivoter en douceur et la regarda dans les yeux pour découvrir en elle, pour la première fois, une joie identique à la sienne.
Ils s’étreignirent encore pour s’abaisser progressivement vers le sol en retirant leurs derniers vêtements. Il échappa à son étreinte pour permettre à ses yeux de contempler sa silhouette, déjà familière à ses sens de dragon. Elle était lumineuse, parfaite ; sa peau avait un éclat qu’il n’aurait pu imaginer.
« Tu es belle, si belle ! »
Elle lui sourit. « Que tu le penses me ravit. »
Elle caressa tendrement son visage et il ferma les yeux. Il captura sa main dans la sienne et y déposa un baiser, avant d’en faire autant dans le creux de son bras puis de se perdre en elle. Et, pendant que le feu continuait de diffuser chaleur et clarté derrière eux, ils firent l’amour sur le sol d’Elysian.
Finalement, il la prit dans ses bras et la porta vers le lit où ils poursuivirent leurs ébats jusqu’au jour suivant. Les flammes s’étaient entre-temps réduites à des braises mourantes qui rougeoyaient dans l’âtre tels des rubis.
Ashe s’éveilla en pleine nuit et découvrit dans les ténèbres le sommet de la tête de Rhapsody à portée de ses lèvres. Elle dormait paisiblement, avec sa poitrine en guise d’oreiller. Le dragon s’était lové autour de ses rêves, pour la protéger de tout cauchemar, et elle respirait lentement et sans bruit. Il effleura ses cheveux d’un baiser et l’attira plus près de lui, pour enfouir son visage contre son cou. Il s’imprégna de la senteur, de la chaleur et de la douceur de sa peau.
Sans s’éveiller, Rhapsody perçut les larmes qui s’accumulaient dans le creux de sa clavicule, ainsi que le souffle chaud de son haleine. Elle le sentit frissonner et basculer sur le flanc pour passer un bras autour de son cou, rapprocher sa tête de la peau nue de son épaule et d’un sein et s’abriter, tel un enfant, de tout démon qui aurait voulu interrompre son rêve.
Mais Ashe n’était pas triste ; s’il pleurait, il versait des larmes de joie parce que la Rhapsody qu’il tenait dans ses bras était désormais bien réelle, elle ne s’évaporerait pas à son réveil. Il effleura du bout des lèvres la peau de Rhapsody qui réagit à ce contact.
Les baisers d’Ashe devinrent insistants et il caressa son flanc, possédé par le désir de lui donner du plaisir, de la rendre à son tour radieuse. Elle s’étira avec somnolence et il dirigea sa main vers son abdomen, son ventre plat, pour finir par l’immobiliser sur une cuisse à la douceur exquise qu’il sentait frémir sous ses doigts.
Elle soupira dans son sommeil, une plainte douce et musicale qui le stimula plus encore. Il attendit son réveil, mais elle gardait les yeux clos et les bras refermés autour de son cou, pour caresser distraitement sa nuque. Elle dormait donc toujours.
Ashe était confronté à un dilemme. Que devait-il faire ? Le désir qu’elle lui inspirait était de plus en plus intense, mais le dragon la savait fatiguée, épuisée par une surcharge émotionnelle et les ébats effrénés qui avaient débuté devant l’âtre au coucher du soleil pour se poursuivre jusqu’à plus de minuit. Elle lui avait fait des choses dont il n’aurait même pas pu rêver, et elle était irrésistible ; plus elle se donnait à lui, plus il devenait insatiable. Elle avait consumé toutes ses réserves d’énergie et jouissait à présent d’un sommeil profond, réparateur.
Il imaginait déjà qu’ils faisaient de nouveau l’amour et qu’il lui rendait une partie des joies qu’elle lui avait procurées, mais il n’eut qu’à voir son visage pour y renoncer. Elle était lasse et son sommeil n’était pas troublé par les rêves qui la terrifiaient et la réveillaient en sursaut, tremblante et moite de sueur. C’était la première fois qu’il la voyait détendue à ce point. C’est pourquoi il laissa décroître – à grand-peine – son besoin, et la garda dans ses bras protecteurs. Certaines choses pouvaient attendre.
Dans la brume grisâtre qui précédait l’aube à l’intérieur de la grotte, Ashe se leva en prenant grand soin de ne pas troubler le sommeil de Rhapsody. Il eut un mouvement de recul quand il posa ses pieds sur le sol glacé afin de se diriger vers l’âtre où le dragon avait perçu le signe. Il connaissait tant sa nature que sa quantité, mais il alla s’en assurer malgré tout, pour le voir de ses yeux presque humains. Il y avait sur le sol trois gouttes de sang, le sang de Rhapsody, le sang de la passion.
Il la savait vierge, bien entendu ; le dragon l’avait déterminé dès le début, mais trois gouttes… exactement comme avec Emily. Un présage, sans doute, même s’il ignorait sa signification. Qu’ils se trouvent dans la demeure de sa grand-mère ne lui avait pas échappé, pas plus que l’insignifiance de son statut de Devineresse du Passé. Trois gouttes de sang, comme avec Emily. Un signe des temps à venir ou une incitation à tourner la page ?
Ashe regarda Rhapsody qui dormait toujours aussi paisiblement. Il ne lisait sur ses traits ni frayeurs ni regrets ; ses rêves étaient sereins ou semblaient l’être. Ce fut avec un sourire mélancolique qu’il sortit de la chambre et descendit l’escalier conduisant dans la grande pièce où son manteau était suspendu à une patère. Il plongea la main dans une poche où l’attendait la fraîche humidité de la brume, avant de la refermer sur un petit bouton d’argent qui s’y trouvait depuis des années. Puis, en laissant le manteau sur son crochet, il quitta la demeure pour se rendre au bord de l’eau.
Le bouton d’argent serré dans son poing, il laissa les flots de la maison d’Anwyn parler aux flots de son âme. Il réfléchissait au présage du sang. Il ferma les yeux, inhala et raffermit sa prise sur l’objet minuscule pour se pencher en arrière et le lancer dans le lac.
« Adieu, Emily », murmura-t-il.
Après quoi il resta là, sans rien ajouter, pendant que des larmes réapparaissaient dans ses yeux.
Rhapsody s’éveilla en sachant qu’Ashe s’était levé mais se trouvait toujours dans les parages. Elle percevait sa présence avec autant de certitude que lorsqu’il avait été allongé près d’elle tout au long de la nuit. Bien que déconcertée par ce qui s’était passé, elle était heureuse de le savoir si proche.
Elle se ceignit d’une couverture pour gagner la fenêtre, certaine de le voir. Elle discerna sa silhouette, un corps nu enveloppé par la brume qui s’élevait du lac, scrutant le lointain, perdu dans la contemplation d’une chose dont elle ignorait la nature. Elle eut des fourmillements sur tout le corps et sut que le dragon l’observait, une pensée qu’elle trouva réconfortante.
Elle eut en le voyant un pincement de cœur, une mélancolie dont elle n’identifia pas immédiatement la nature, tout en ayant déjà éprouvé de tels sentiments. Ils étaient présents en elle depuis longtemps et elle prit conscience d’avoir ressenti cela chaque fois qu’elle avait pensé à Ashe au cours de ces derniers mois… Sans jamais l’admettre, car il y avait longtemps qu’elle n’avait plus connu cela.
Que tu es donc étrange ! se dit-elle. Parfois aussi inaccessible qu’un dragon rampant, il lui paraissait à présent aussi vulnérable et innocent qu’un chaton. Quelle que soit sa nature, elle lui avait donné son cœur, pour le meilleur et pour le pire, ce cœur qu’elle avait oublié posséder. Revenir en arrière eût été impossible.
Descendu au bord de l’eau, il frissonna et se massa les bras, comme transi de froid. Rhapsody dévala les marches, pour ouvrir en grand la porte de la maison et courir vers la plage. Elle s’arrêta derrière lui et prit la couverture qui la couvrait pour la jeter sur ses épaules.
Ashe se tourna et lui sourit, avant de l’attirer vers lui. Il déposa un baiser au sommet de sa tête, sans pouvoir déterminer ce qui était le plus radieux entre sa chevelure et son visage.
« Bien dormi ? s’enquit-il.
— Merveilleusement, merci ! Je devais impérativement t’informer de ce que je viens de découvrir.
— Et ce serait ?
— Je t’aime, moi aussi. J’en suis certaine. »
Il répondit par un long soupir, un son privé de paroles mais pas de sens.
Rhapsody fit reposer sa tête contre sa poitrine, et là, sur la berge du lac, ils s’étreignirent jusqu’au moment où la clarté de l’aube céda la place à celle plus vive du milieu de matinée. Teinte en vert par les buissons qui croissaient dans les hauteurs, elle donnait l’impression que cette grotte s’ouvrait au cœur d’une forêt profonde.
Contre toute probabilité, un petit bouton d’argent vint s’échouer sur la berge, sans qu’ils le remarquent.